On tue un homme, on est un assassin. Qui l'a écrit en premier ?
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Dans Masculin Féminin, Jean-Pierre Léaud marche dans une rue de Paris en 1966 et dit que tuer un homme fait un assassin, en tuer des millions fait un conquérant, les tuer tous fait un dieu. La fille à côté de lui répond qu'elle ne croit pas en Dieu. Godard ne dit pas d'où vient la phrase. Il ne le disait à peu près jamais.
Elle n'est pas de lui. Elle n'est pas non plus de Megadeth, même si beaucoup de gens en sont convaincus. Cette phrase a été réécrite tous les quatre-vingts ans environ depuis deux siècles et demi, par des hommes qui n'avaient rien en commun sinon d'être arrivés au même calcul.
L'évêque est arrivé le premier
En 1759, Beilby Porteus publie un poème intitulé Death. Trois vers y font tout le travail. Un seul meurtre faisait un scélérat, des millions faisaient un héros. Les princes avaient le privilège de tuer, et le nombre sanctifiait le crime.
Porteus deviendra évêque de Chester puis évêque de Londres, et il sera le premier anglican en position d'autorité réelle à contester la position de l'Église sur l'esclavage. L'homme qui a remarqué que l'échelle blanchit le meurtre est donc aussi celui qui expliquait à un empire que son crime le plus rentable restait un crime. Il ne cherchait pas la formule. Il décrivait ce qu'il voyait de là où il se tenait.
Le biologiste l'a réécrite
En 1939, le biologiste français Jean Rostand publie Pensées d'un biologiste, un recueil d'aphorismes. On y lit ceci : on tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d'hommes, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu.
Le détail qui se perd dans toutes les versions anglaises, c'est ce « on ». Il est impersonnel. Rostand ne pointe personne du doigt. Il décrit un mécanisme, comme on décrirait une réaction dans un ballon. Les traducteurs choisissent le « vous » parce que ça frappe plus fort, et ce faisant ils transforment un constat froid en accusation. Le français est plus froid, et il en est pire.
Il publie ça en 1939. Quoi qu'il ait cru décrire, les six années suivantes allaient le démontrer à une échelle qu'il n'avait pas prévue.
Puis l'écran, puis l'ampli
Chaplin a pris la version de Porteus le premier. Dans Monsieur Verdoux, en 1947, son personnage de tueur en série se défend avec la phrase sur le meurtre unique qui fait un scélérat et les millions qui font un héros. Un évêque de 1759 débarque ainsi dans un drame judiciaire américain, et vaut à Chaplin de se faire enquêter.
Godard a pris la version de Rostand en 1966 et l'a mise dans la bouche d'un jeune homme qui marche dans la rue, sans attribution, comme il traitait la plupart de ses emprunts. Megadeth l'a reprise en 1992, sur Captive Honour, où Dave Mustaine chante que tuer un homme fait un meurtrier, en tuer plusieurs fait un conquérant, les tuer tous fait un Dieu. C'est la version que la plupart des vivants ont réellement entendue, et c'est pour ça que le crédit s'arrête souvent là.
Où elle a abouti
Chercher la phrase aujourd'hui donne une première page d'agrégateurs de citations qui se recopient les uns les autres, aucun ne nommant Rostand ni Porteus, et un fil Quora où la phrase entière est présentée comme une citation d'Adolf Hitler.
Le temps de bien mesurer la chose. Une phrase écrite par un évêque abolitionniste sur la façon dont le nombre de morts convertit les meurtriers en héros, réécrite par un biologiste à la veille de la guerre qui allait le prouver, circule aujourd'hui sous le nom de l'homme qu'elle décrit.
Pourquoi ça se retrouve sur un chandail
Le chandail Masculin Féminin reprend la version de Godard, trois plans sur la poitrine, une ligne de l'escalade sur chacun, dessinés au fusain et laissés sans explication. C'est le traitement juste. La phrase a traversé deux siècles et demi précisément parce que personne n'a jamais eu besoin qu'on la lui explique.
Quatre hommes, deux cent trente-trois ans, un seul constat qu'aucun d'eux n'a réussi à améliorer. Elle continue d'être réécrite parce qu'elle continue d'être vraie, et elle continue d'être mal attribuée parce que ceux qui la citent s'intéressent d'ordinaire davantage au sentiment qu'à la source.
À voir aussi : le reste du catalogue, ou le rayon cinéma, dont Inglourious Basterds et Nosferatu. Ça se place bien à côté de 12 t-shirts pour ceux qui ont connu leur apogée au club vidéo.
Des provenances du même genre dans 12 t-shirts pour ceux qui ont vraiment fini le livre.
