Overhead flat lay of an open tin of black paint with a brush, a red hardback book, round spectacles and a 16mm film reel on a parquet floor

Un des étudiants de La Chinoise ne jouait pas

La Chinoise a été tournée en mars 1967 dans un appartement parisien prêté, avec cinq jeunes gens qui jouent à faire la révolution. Le film sort le 30 août et remporte le Grand Prix du jury à Venise. Neuf mois plus tard, mai 68 éclate. Depuis, on parle du film comme d'une prophétie.

Ce n'est pas la partie intéressante. La partie intéressante, c'est qu'un des cinq ne jouait pas.

Le mur

Godard a fait peindre les murs de l'appartement. Une des phrases contient le film au complet.

« Une minorité à la ligne révolutionnaire correcte n'est plus une minorité. »

On l'attribue couramment à Mao. Nous n'avons trouvé aucune source primaire qui le confirme et le film ne la crédite à personne, alors nous la laissons non attribuée. Ce qui est certain, c'est que la phrase fait exactement ce que le film reproche à ses personnages. Elle règle par définition un problème que la politique règle par le travail. Aie raison et tu cesses d'être minoritaire. Rien d'autre à faire.

Quatre comédiens et un militant

Anne Wiazemsky joue Véronique, Jean-Pierre Léaud joue Guillaume, Juliet Berto joue Yvonne. Ce sont des acteurs qui interprètent des maoïstes.

Omar Blondin Diop, né le 18 septembre 1946 à Niamey, n'était pas comédien. Il étudiait la philosophie à Paris, passé par Louis-le-Grand puis l'École normale supérieure de Saint-Cloud, et militait à l'Union des étudiants communistes avant de rejoindre l'UJC(ml). Godard a entendu parler de lui et l'a fait venir sur le tournage. Il y joue « le camarade X », l'étudiant qui vient faire la leçon aux autres.

Autrement dit, le seul révolutionnaire réel du film y tient le rôle du révolutionnaire.

Ce qui lui est arrivé ensuite

Diop était à Nanterre et au Mouvement du 22 mars pendant mai 68. La France l'a expulsé vers le Sénégal en 1969.

En février 1971, des camarades à lui s'en prennent au cortège de Georges Pompidou à Dakar. Diop tente d'organiser leur libération. Il est arrêté au Mali en novembre 1971, extradé en février 1972, condamné à trois ans pour atteinte à la sûreté de l'État, et détenu à la prison civile de Gorée, cellule numéro 3.

Il y meurt le 11 mai 1973, à vingt-six ans. La version officielle parle de suicide. Son frère, dans la cellule voisine, a entendu les coups. L'autopsie, pratiquée par leur père, médecin, relève des coups portés au cou. Le juge d'instruction fait condamner deux gardiens et qualifie la thèse du suicide de version de couverture. Le juge est écarté, remplacé, et la nouvelle instruction s'arrête pour incompétence.

Son visage est encore porté dans les manifestations sénégalaises, cinquante ans plus tard.

Pourquoi ça finit sur un t-shirt

Le t-shirt Une minorité reprend la phrase du mur, dans le lettrage large et carré que Godard a fait peindre, sans images et sans explication. Rien d'autre. C'est le traitement qui convient, parce que la phrase se suffit et parce qu'elle se retourne selon qui la porte.

Le mur de La Chinoise portant la phrase peinte, deux personnages de dos

Godard filmait des enfants de la bourgeoisie qui répétaient des formules dans un appartement emprunté, et il le savait. Le film se moque d'eux presque tout du long. Puis il place au milieu d'eux quelqu'un qui pensait chaque mot, et six ans plus tard cette personne est morte dans une cellule pour l'avoir pensé.

La phrase sur le mur est une consolation, une façon de se dire qu'avoir raison suffit. Ça ne suffit pas. C'est ce qui la rend intéressante à porter.

À voir aussi : le reste du rayon Écran, ou le catalogue au complet.

Une autre phrase que tout le monde cite et que personne n'attribue correctement. Tuer un homme et vous êtes un meurtrier, qui l'a vraiment dit.

D'autres qui pensaient chaque mot dans Emma Goldman n'a jamais dit « si je ne peux pas danser » et Mikhaïl Bakounine, celui qui a eu le dessus sur Marx.

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